La femme du 20ème siècle : de 1900 à la fin de la Seconde Guerre Mondiale
1900 est le siècle de transition de la Martinique qui va passer d'une économie coloniale basée sur l'exportation des fruits de la canne à la sucre (sucre, rhum) à une tertiarisation de l'emploi. La société martiniquaise était restée ploutocratique. Les Békés, descendants des colons blancs sont au sommet de la hiérarchie. Ils possèdent de vastes domaines terriens (52% de la surface totale de l'île) où la culture de la canne est pratiquée dans le but d'en faire du sucre et/ou du rhum voué(s) à l'exportation.
Les noirs et les indiens, sont cantonnés à des postes d'ouvriers agricoles. Peu intègrent les études supérieures leur permettant d'aspirer à mieux. Les mulâtres, anciens « hommes de couleur » sont les nouveaux bourgeois de cette aristocratie, ils se rêvent en médecins ou professeurs des écoles. Parallèlement, le processus d'assimilation mené par l'état français pour que la Martinique passe d'une société « coloniale d'immigrants » à une société pleinement française, est lancé.
Les femmes au travail du début du 20ème siècle à 1946
La situation des femmes change après l'esclavage dans la mesure où elles ne sont plus majoritairement des domestiques dont les tâches principales étaient l'entretien des maisons, l'éducation des enfants. Elles sont charbonnières, amarreuses, marchandes lait ou de fruits et légumes, couturières, lessivières, ou institutrices...
La charbonnière
Le travail féminin s'adapte à l'économie martiniquaise basée sur l'exportation de produits manufacturés venus de la canne à sucre (sucre, rhum). Aussi, les femmes sont sollicitées pour intégrer la chaîne de production de la récolte (amarreuses, voir ci-dessous) mais aussi sur le port de Fort-de-France où elles seront des forces de travail dans l'acheminement de marchandises vers la métropole. On les retrouve donc comme dockers ou charbonnières ou lessivières (femmes chargées de laver le linge du personnel des cargos à la rivière et le repassaient) ou encore employées à faire les courses alimentaires vouées à être consommées lors du transport.
Les charbonnières ou porteuses de charbon étaient des femmes qui portaient sur leur tête dans d'immenses mannes d'osier, du charbon notamment pour la Compagnie Générale Transatlantique chargée du transport de produits entre la métropole et la Martinique. Les paniers ou mannes pouvaient contenir 25 à 50 kg de charbon. En effet, le charbon transporté par ces femmes était essentiel au fonctionnement des bateaux car c'était l'outil de combustion qui permettait aux bateaux à vapeur de fonctionner. Ces bateaux ont existé de 1890 à 1930.
Les charbonnières travaillaient donc sur les ports de Fort-de-France et de Saint-Pierre à charger et embarquer le charbon sur ces bateaux. En 1925, elles étaient plus de 500 sur le port de Fort-de-France. Elles travaillaient parfois de 6 heures du matin à 16 heures pour un salaire de 25 centimes la manne. Mères de famille parfois seul revenu du foyer, leur salaire leur permettait de prendre soin de leurs enfants.
A partir de 1935, les bateaux sont désormais alimentés en mazout. Ces femmes deviendront alors dockers ou encore travailleront dans le transport de bananes. Les femmes martiniquaises vont jouer un rôle syndical fort. Les charbonnières ont été les premières à se syndiquer dans ce qui était appelé la « Corporation des Charbonniers et des Charbonnières de Saint-Pierre ». Cette dernière devient un syndicat actif avec une antenne à Terres-Sainville de Fort-de-France.
La Martiniquaise, « amarreuse » dans les plantations de canne à sucre
En 1900, la Martinique était une colonie française complètement dépendante de la métropole avec qui elle commerçait. Contre son sucre et son rhum, l'île achetait toute sorte de produits alimentaires (farine, riz, pâtes, etc...). Cependant la concurrence nouvelle du sucre de betteraves, depuis 1884, l'île traversait différentes crises sucrières qui impactaient fortement le pouvoir d'achat des ouvriers de la canne à sucre. En février 1900, les ouvriers qui réclamaient une revalorisation salariale se heurtent à une répression qui fait 10 morts et 12 blessés tombés sous les tirs à balles réelles des gendarmes. Deux ans plus tard, la Martinique est touchée encore plus durement par l'éruption de la Montagne Pelée le 8 Mai 1902. Après un regain d'activité du sucre martiniquais, l'île devenue dépendante de cette monoculture se diversifie avec l'introduction de la banane et l'ananas et plus tard à cause des manques nourriciers liés à la Première Guerre Mondiale.
Elles intègrent les plantations de canne à sucre où elles vont travailler avec leur mari. Elles étaient des « amarreuses », ces femmes dont le travail était de lier les cannes coupées en paquets. Elles accompagnaient leur mari dont la tâche principale était de couper de la canne. Le salaire n'est plus basé sur le temps de travail mais la quantité journalière de canne à sucre coupée, liée, puis transportée par les cabrouettiers (cabrouette : charrette tirée par des taureaux). Ainsi toute la chaîne de travail était liée et la moindre défection faisait que tous les engagés étaient perdants. L'ouvrière agricole cumulait la maternité et ses travaux dans les champs.
Ainsi les femmes prenaient parfois leur bébé sur le dos et à l'aide d'un solide morceau de tissu bien fixé, elles se rendaient pieds nus pour travailler dans les champs. S'il le fallait, elles allaitaient l'enfant sur les champs puis reprenaient leur travail. La journée de travail était longue (près de 55 heures par semaine en moyenne).
L'arrivée de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) de Léon Blum en 1936 au pouvoir est porteuse d'espoir. Il établit la semaine de travail à 40 heures de travail mais les Békés, propriétaires terriens, refusèrent catégoriquement que cela soit appliqué aux ouvriers agricoles. Même les enfants participaient aux travaux des champs parfois en travaillant autant d'heures que les adultes.
En 1935, sur 25 000 ouvriers agricoles employés dans l'économie sucrière ou rhumière, 8 000 sont des femmes et 3 000 enfants dans des conditions qu'on peut aisément décrire comme de la surexploitation du travail selon la définition de l'anthropologue français, Claude Meillassoux (1925-2005), dans son livre Femmes, greniers et capitaux. Il déclare : « Il y a surexploitation quand la rémunération du travail est au-dessous du coût de la reproduction de la force de travail. » Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale en 1946, les femmes constituaient 43% des ouvriers agricoles de la Martinique.