La Martinique sous l’Occupation Française entre soumission et rébellion
« An tan Robè » (au temps de Robert)
D’abord opposé à l’armistice français, l’Amiral Robert se rallie pleinement au Gouvernement de Pétain à la surprise de tous. Dès lors il impose des règles dures sur place allant jusqu’à susciter la peur.
Après sa nomination en Martinique, il devient le haut-commissaire du régime de Vichy pour les territoires français d’outre-mer de l’Atlantique Ouest (Antilles, Guyane et Saint-Pierre et Miquelon). Dès lors, il applique à la lettre la politique de Pétain à quelques exceptions près.
Tout d’abord, il prend en main pleinement la politique de l’ile. Les partis politiques et syndicats sont interdits, les maires sont tous révoqués et les conseils municipaux et le Conseil Général dissous. Il nomme alors de nouveaux maires choisis parmi les Békés les plus conservateurs.
La presse est censurée. La religion catholique est imposée à tous. Les loges maçonniques sont fermées. Les mesures antisémites de Vichy sont mises en place sans toutefois que la répression soit systématique. Seuls 36 juifs sont recensés mais pas automatiquement déportés. L’amiral Robert n’était pas un collaborationniste convaincu.
Des crucifix sont installés dans toutes les classes des écoles. Les élèves doivent chanter le nouvel hymne « Maréchal nous voilà » et procéder au salut quotidien des couleurs avant le début des classes. Les programmes scolaires sont modifiés avec notamment la suppression des doctrines étrangères et le renforcement de la morale et de l’instruction civique pour renforcer l’amour à la patrie.
Les filières techniques, manuelles et agricoles sont valorisées au profit de l’enseignement général dont les débouchés étaient limités. Le but était de favoriser la formation de futurs ouvriers qui étaient la main d’œuvre la plus recherchée dans l’île.
La répression est telle que même le courrier est ouvert et décortiqué par la police. Tous les opposants au régime sont durement châtiés voire internés au camp militaire de Balata. Durant les 2 ans et demi du régime Pétain en Martinique, il y aura 83 condamnations à mort par contumace.
La consommation de rhum est interdite et lourdement sanctionnée (plusieurs mois en prison), de même que le carnaval qui est banni.
La parole nationale est fortement diffusée sur des panneaux d’affichage, à la radio, dans la presse contrôlée. Des festivités sont organisées comme la fête de Jeanne d’Arc et diverses manifestations pour « exalter les valeurs de la France nouvelle ». Cependant le pouvoir dur de Robert ne va pas durer.
Sa chute va arriver notamment en raison de la sous-alimentation qui frappe l’île. Comme indiqué auparavant depuis l’Occupation de la France par les Allemands, la nourriture autrefois acheminée depuis la France n’arrive plus et les pénuries de nourriture entraînent la famine dans l’île. Le peu de nourriture qui parvient dans l’île est réquisitionné par l’entourage de l’Amiral et la marine.
La situation au niveau alimentaire critique de la Martinique a eu de fortes répercussions sur la population de l’île. Si la natalité est restée stable (environ 5400 naissances/par en 1941 et 1942), la mortalité a elle fortement progressé en particulier à Fort-de-France où elle passe de 954 à 1529 en 1943. De nombreux Martiniquais fuient vers les îles anglophones environnantes.
Très peu de nourriture arrivait sur les marchés et quand elle arrivait les prix flambaient. Alors que le salaire journalier d’un ouvrier agricole à l’époque était de 20 à 24 francs pour un homme et 9 à 10 francs pour une femme, la morue qui était un produit phare de l’alimentation se vendait à 32 francs le kilo (contre 3,85 francs en 1939), le litre d’huile à 31,85 francs (contre 5 francs en 1939), un œuf de 8,50 francs (contre 65 centimes en 1939) ou encore le kilo de haricots à 13,20 francs (contre 4,75 francs en 1939) au pire de la crise alimentaire en 1943. La viande était exclusivement réservée aux plus riches. L’alimentation des plus pauvres se composait surtout de bananes
Outre la nourriture, tous les produits importés de première nécessité étaient en manque tels que le tissu, les vêtements, les chaussures ou le savon. Concernant le savon, des petites industries locales se mirent à en fabriquer, preuve qu’il était possible de fabriquer des produits de première nécessité localement sans passer par l’exportation même si la quantité produite restait insuffisante.
Les chaussures avaient disparu des rayons des magasins. La population rurale marchait essentiellement pieds nus et n’utilisait des chaussures que quand il y avait de grands évènements (messe du dimanche et autres grandes occasions). Dans les villes, les paires de chaussures étaient fabriquées avec des pneus. Au marché noir, les rares chaussures qui étaient en vente coûtaient 571,35 francs (soit l’équivalent de 29 journées de travail pour un homme) en 1943 contre 119 francs en 1939.
Les ventres vides, la colère gronde dans l’île. Les premiers dissidents à Robert parviennent à fuir et se réfugier vers les États-Unis le 11 octobre 1942. Victor Sévère, Maire déchu de Fort-de-France avant l’Amiral Robert et Emmanuel Rimbaud, un béké organisent une grande manifestation dans la capitale le 24 juin 1943 criant « Vive la France, Vive de Gaulle ».
Les leaders sont arrêtés mais 5 jours plus tard à la suite de l’appel du camp gaulliste plus de 10 000 Martiniquais descendent manifester dans les rues. Le commandant Tourtet qui dirigeait 9 compagnies du camp de Balata se rebelle. Il annonce le ralliement des militaires aux Forces Françaises libres. Près de 2 000 martiniquais se masse devant la caserne Gallieni pour protéger les militaires. L’Amiral Robert menace de tirer sur les militaires mais voyant l’opposition grandissante face à son régime n’eut d’autres choix que de renoncer au pouvoir.
Il se réfugie dans la rade de Fort-de-France sur le croiseur Émile-Bertin et négocie une sortie avec les Américains qui dominaient la zone. Le 14 juillet 1943, après l’aval des États-Unis, la Martinique via Henri Hoppenot (1891-1977) alors délégué du Comité français de libération nationale proclame le ralliement de la Martinique à la France libre. Le 15 juillet 1943 avec l’accord des Américains, l’Amiral Robert est extradé vers Porto-Rico.
À la Libération, Robert sera arrêté et emprisonné. Condamné à 10 ans de travaux forcés, il est finalement remis en liberté pour « services rendus » à la Martinique. Sa gestion est jugée comme étant une volonté de maintenir les Antilles dans la France. Il décède à Paris le 2 mars 1965.