• Magasins de la Compagnie des Indes à Pondichéry

    Les influences indiennes de la Martinique

    Après l’abolition de l’esclavage en 1848, les planteurs manquent de main-d’œuvre. Beaucoup d’anciens esclaves refusent de retourner dans les plantations. Pour combler ce vide, le gouvernement français organise l’arrivée de travailleurs sous contrat, notamment en provenance de l’Inde. Cette migration va profondément marquer l’île, mais leur intégration dans la société sera un long processus d’acceptation.

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L'Indien dans la société

L'Indien en Martinique

Les Indiens présents en Martinique étaient en majorité des Tamouls, originaires de la région de Madras, embarqués depuis les ports de Pondichéry et Karikal. À partir de 1873, le recrutement se faisait essentiellement depuis le port de Calcutta et ils venaient du Nord-Ouest de l'Inde. Physiquement, ils étaient très différents, n'avaient pas la même allure ni les mêmes aptitudes au travail de la terre. En 1878, Haurigot, un écrivain français témoigne dans son livre « Excursions aux Antilles françaises » :

Ils sont grands, minces, élancés, avec des attaches légères et des traits d’une finesse extrême. Leur cheveux plats sont longs et rudes, et d’un noir terne. Ils sont en général doux et adroits, soumis, obséquieux même. Ils forment une caste distincte qui se mêle peu aux autres habitants et constituent ainsi un élément à part, un noyau nouveau de population.

Ils étaient appelés les « Koulis » en Martinique et « Malabars » en Guadeloupe. Le terme venait du mot « kuli » dans la langue hindoustani et signifiait laboureur loué à la journée. C’était aussi le nom donné autrefois aux Hindous, aux Chinois et autres Asiatiques qui s’engageaient moyennant salaire pour aller travailler dans une colonie. Ce terme est devenu péjoratif au fil des ans. Les Indiens n'étaient pas des citoyens français comme l'étaient les anciens esclaves. Ils avaient un statut particulier. Il possédait un contrat d'engagement, un livret et un passeport intérieur.

Le contrat d'engagement était obligatoire pour tout immigré indien et ne pouvait pas excéder 5 ans. Le livret était obligatoire dès l'âge de 10 ans. C'était une carte d'identité et un moyen de contrôle. L'engagé devait l'avoir à tout moment sur lui sous peine d'amende. Le passeport intérieur était indispensable pour tout adulte de plus de 16 ans sous réserve de payer l'impôt. Les immigrés indiens ont lutté pour devenir des citoyens français à part entière.

Même les enfants indiens nés aux Antilles n'étaient pas des citoyens français (pas de droit du sol malgré la loi française de 1851). Bien que l'Inde était une colonie anglaise à l'époque, ils n'étaient pas non plus des sujets de la Reine d’Angleterre mais restaient placés sous la protection l’Empire de la loi britannique. Ils étaient devenus apatrides en se rendant aux Antilles. Ainsi ils n'étaient pas concernés par la loi de 1913, qui étendait le service militaire aux « quatre vieilles colonies », ni non plus par l'ordre de mobilisation début août 1914. Le Journal officiel de la Guadeloupe publia dans son édition du 25 novembre 1915 que les « descendants d'Hindous immigrés sous l'empire de la convention de juillet 1861 doivent être considérés comme dégagés de toutes obligations militaires ».

La citoyenneté française est un combat de l'homme politique Guadeloupéen Henry Sidambarom (1863-1952), militant contre l'engagement dans les Antilles Françaises et pour la citoyenneté française des travailleurs indiens immigrés qui aboutira par la reconnaissance de l'état français de ces travailleurs en 1922.

Les engagés indiens et les enfants nés de parents indiens en Martinique deviennent donc des Français à part entière. À noter que les Indiens martiniquais n'ont pas participé à la Première Guerre Mondiale parce qu'ils n'étaient ni citoyens français, ni citoyens de la Couronne Britannique. Ils étaient devenus apatrides en venant dans les Antilles.

Son intégration dans une société nouvelle

L'« histoire » de la Martinique était trop récente pour qu'on puisse parler d'une société purement martiniquaise. La population venait d'une immigration récente et malgré deux siècles d'histoire commune entre les anciens esclaves noirs d'origine africaine et les maîtres, des anciens colons européens, elle n'était pas suffisamment homogène pour parler d'une société martiniquaise. Ainsi, à la veille de l'abolition, la population martiniquaise comptait 121 130 habitants répartis comme suit : 9 542 Blancs, 38 729 affranchis et 72 859 esclaves.

À la fin de l'esclavage et donc à l'arrivée des migrants asiatiques, la population se compose de Noirs, de Blancs, de mulâtres (mot utilisé pour désigner les enfants ayant un parent noir et un parent blanc), câpres et câpresses (un grand-parent noir), octavins (un arrière-grand-parent noir), etc... Les Indiens arrivent dans une île où existe une hiérarchie bien établie. Leur principal enjeu sera de se situer dans un contexte où les disparités entre Noirs et Blancs sont fortes, de même que les rancœurs liées à l'esclavage.

En effet, de nombreux Noirs refusaient catégoriquement de retourner dans les plantations où étaient tombés leurs ancêtres et même leurs contemporains. La volonté d'intégration des Indiens était forte et ils ont dû s'employer pour s'insérer dans cette population largement fracturée. De nombreux engagés ont accepté de changer leur nom à consonance à indienne pour avoir un nom plus francisé soit partiellement (par exemple Moutoussamy devient Moutou ou Samy) ou encore complètement (abandon de leur nom d'origine pour un nom français).

Leur but n'était pas de couper avec leurs origines indiennes mais plutôt de s'intégrer et de ne pas être un citoyen de second ou troisième rang. Ils voulaient être les égaux des Noirs qui eux-mêmes devaient se faire une place entre les Blancs, les Câpres ou les Mulâtres. De nombreux Indiens ont formé avec les Noirs présents sur place des couples mixtes dès leur arrivée mais encore plus après la Seconde Guerre Mondiale.

À la fin de l'immigration indienne au début du 20ème siècle, les Indiens se battaient pour survivre et devenaient un problème pour le Conseil Général qui décida de les placer au nettoyage des rues. Ces balayeurs renforcés chaque jour par d'autres Indiens qui abandonnaient les plantations occupaient une fonction qui était à l'époque méprisée de beaucoup. Un proverbe naît même de cette fonction : « Tout kouli ni on kout dalo pou'y fè » (Tout Indien se retrouvera un jour ou l'autre balayeur de trottoir). Il annonçait la malédiction, la fatalité du sort réservé aux Indiens.

Dans la société, ils étaient perçus comme des parias. Évariste Zéphirin, écrivain martiniquais les dépeint comme étant

la dernière race après les chiens, des êtres juste bons à vivre dans les excréments, à mendier leur pain et à dormir dans les caniveaux

de la société martiniquaise. Ils restaient en marge de la société, spectateurs de leur vie sans aucun autre choix que de finir comme balayeurs de rue.

Ils avaient l'habitude de se rassembler au Grand Marché de Fort-de-France où ils côtoyaient les marchandes comme étant des salariées précaires et détachées de la société comme eux.