• Éruption de la Montagne Pelée

    Saint-Pierre : De la gloire à l'explosion

    L’éruption de la montagne Pelée fut sans doute l’un des tournants décisifs de l’histoire de la Martinique. Près de 32 000 personnes y perdirent la vie, et tout le nord de l’île fut ravagé, parfois entièrement détruit. La ville de Saint‑Pierre en paya le plus lourd tribut, perdant son statut de capitale au profit de Fort‑de‑France. Retour sur la catastrophe de l’éruption de la montagne Pelée.

    31 minutes

Des lendemains qui déchantent ?

Saint-Pierre déchue

Saint-Pierre en ruine lors de l'éruption
Saint-Pierre en ruine lors de l'éruption

On aurait pu dire qu'au matin du 9 mai 1902 Saint-Pierre se réveillait groggy mais l'état de catastrophe humaine et matérielle était tel qu'on pouvait parler d'une ville devenue du jour ou lendemain un désert, un champ de ruines tel une ville détruite après un bombardement. La rade de Saint-Pierre était couverte d'épaves, de quilles de navires renversés. C'est ce qui restait des 30 à 40 navires qui s'y trouvaient.

Le long des quais sur une étendue de 200 mètres, les approvisionnements de bois de construction étaient en feu. Sur les hauteurs de la ville et jusqu'à Fonds-Coré des incendies partiels étaient dénombrés. Les bâtisses qui jadis faisaient la fierté de la ville étaient partiellement ou totalement détruites. Aucun signe de vie n'était recensé. Ce n'est que deux jours après que les deux seuls survivants dans la ville ont été retrouvés.

Saint-Pierre en feu après de l'éruption
Saint-Pierre en feu après de l'éruption

Dans un rapport rédigé par le vicaire général, administrateur du diocèse en l'absence de l'évêque envoyé à Monseigneur de Cormont ancien évêque de Saint-Pierre se trouvant à Paris, il décrit le sentiment qui l'anime en déclarant : 

Saint-Pierre, cette ville, encore le matin vivante, n'est plus!... La voilà devant nous, consumée, gisante dans son linceul de fumée et de cendres, morne et silencieuse comme une nécropole. Nos yeux y cherchent des habitants fuyants éperdus ou revenant chercher leurs morts ! Mais rien ! Pas un être vif n'apparaît dans ce désert de désolation, encadré d'une solitude effrayante !

Au fond, la montagne et ses pentes, jadis si vertes, semblent revêtues, quand elles se découvrent, d'un épais manteau de neige, comme un paysage des Alpes; et, à travers le nuage de cendres et de fumée répandu dans l'atmosphère, un soleil aux lueurs ternes, blafardes, inconnues sous nos cieux, jette sur ce tableau quelque chose de sinistre, qui donne l'impression d'une vue d'outre-tombe. Avec quel saisissement ému, je lève la main sur ces 40 000 existences tout à coup fauchées, couchées, ensevelies dans cet affreux tombeau !

Chères et infortunées victimes, vieillards, femmes, enfants, jeunes filles, tombées si tragiquement, nous vous pleurons, nous, les survivants malheureux de cette désolation, tandis que vous, purifiées par la vertu particulière et les mérites exceptionnels de l'horrible sacrifice, en ce jour du triomphe de votre Dieu, vous êtes montées auprès de lui pour recevoir de sa main, la couronne de gloire! C'est dans cette espérance que nous trouverons la force de vous survivre.

Un agent de la Compagnie française des câbles télégraphiques décrit également la scène qu'il a face à lui :

Le Mouillage s'effectue au milieu de carcasses fumantes de navires. Un nuage de cendre cache totalement la vue de la montagne. Deux prêtres procèdent au service mortuaire, suivis debout sur les ruines, en face de la douane, à côté des flammes qui jaillissent encore des maisons situées au bord de la mer.

On visite successivement l'hôpital militaire, le bureau du câble, la banque et la batterie d'Esnotz. Les rues sont jonchées de cadavres noircis, nus, méconnaissables. Une odeur de chair roussie nous étrangle. Un seul être porte encore ses habits : c'est un infirmier de l'hôpital qui a dû se jeter dans un bassin, et l'eau tarie, le corps a été ensuite carbonisé avec les vêtement plaqués dessus.

Quelques murailles subsistent. Les toitures, les cloisons, les objets à l'intérieur des édifices paraissent avoir été violemment projetés au dehors. On ne rencontre rien de vivant, pas même une mouche sur les chairs putréfiées : le royaume de la mort, dans toute sa désolation.

Cadavres jonchant les rues de Saint-Pierre
Cadavres jonchant les rues de Saint-Pierre

Les soldats envoyés pour le sauvetage d'éventuels survivants n'ont rien à faire. Ils retournent au Carbet remplis d'émotion et d'amertume devant l'immense désastre constaté à Saint-Pierre. Au Carbet également, les dégâts sont très nombreux. Dans certaines maisons, on pouvait observer une quinzaine de cadavres, des mourants fortement brûlés, des jeunes gens à la peau tuméfiée tombant en lambeaux.

La désolation est forte et partout. Des parents pleurent leurs enfants, des enfants leur parents, des femmes leur mari et vice versa. Les cris de douleur se font entendre partout. Les soldats rentrent ensuite à Fort-de-France.

Mais l'éruption ne s'arrête pas au seul 8 Mai 1902, il y eut plusieurs nuées entre le 8 Mai et le 30 août plus ou moins violentes. On en dénombre même une soixantaine jusqu'à la fin de l'année 1903. L'épaisseur cumulée des couches de cendres dépassera même les 3 mètres. La rue Levassor dut être déblayée. Du côté politique, Louis Mouttet alors Gouverneur de la Martinique, faisait partie des victimes de l'éruption, ainsi que son épouse. Il avait été très critiqué après coup pour sa gestion de la catastrophe.

Jean Baptiste Philémon Lemaire lui succède alors. Pourtant au début du mois d'août, la ville est estimée sans danger par les autorités qui appellent les anciens habitants de Saint-Pierre à reprendre possession de leur ancienne maison. Certains qui avaient fui et survécu ainsi à l'éruption du 8 Mai, retournés vivre à Saint-Pierre, seront les victimes de nouvelles nuées ardentes.

Le 20 Mai, une éruption plus violente que la celle de 1902 frappa l'ensemble de l'île. Les cendres retombèrent sur toute l'île. Les bâtiments qui avaient été partiellement détruits sont définitivement détruits. Quelques victimes sont à noter. Des pillages ont lieu dans les rues de la ville. Les cendres qui recouvraient les cadavres empêchèrent leur décomposition. Le 26 Mai, 6 Juin et 9 Juillet il y eut des nuées analogues.

Éruption de la Montagne Pelée du 30 Août 1902
Éruption de la Montagne Pelée du 30 Août 1902

Le 30 août, la nuée est beaucoup plus étendue vers le sud et l'est va accroître les dégâts . Une surface de près de 60 km² est détruite. Bien que l'explosion ait été moins importante et moins brûlante (plus de 120°C), ses éléments incandescents incendièrent néanmoins la végétation et les habitations de la ville.

Près de 1 400 nouvelles victimes (800 au Morne-Rouge, 250 à Ajoupa-Bouillon, 25 à Basse-Pointe et 10 au Morne Capot) furent à noter. De Novembre 1902 à Septembre 1903, il y eut des écroulements successifs aux départs des nuées. Après 1905 et jusqu'en 1910, quelques fumeroles étaient visibles et une lente surrection (élévation en altitude des roches qui composent les montagnes) du dôme apparaît. L’extinction est cependant apparente.

Nuée lors de l'éruption de la Montagne Pelée de 1929
Nuée lors de l'éruption de la Montagne Pelée de 1929

Quelques années plus tard, une nouvelle éruption eut lieu entre 1929 et 1932 mais ne fit que des dégâts matériels.