• Éruption de la Montagne Pelée

    Saint-Pierre : De la gloire à l'explosion

    L’éruption de la montagne Pelée fut sans doute l’un des tournants décisifs de l’histoire de la Martinique. Près de 32 000 personnes y perdirent la vie, et tout le nord de l’île fut ravagé, parfois entièrement détruit. La ville de Saint‑Pierre en paya le plus lourd tribut, perdant son statut de capitale au profit de Fort‑de‑France. Retour sur la catastrophe de l’éruption de la montagne Pelée.

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Reconstruite mais... : Saint-Pierre d'aujourd'hui

Après l'éruption de la Montagne Pelée en 1902, les questions sont nombreuses car Saint-Pierre était la capitale de la Martinique. Doit-on reconstruire sur les cendres de l'éruption une ville qui a la possibilité d'être détruite à nouveau ? Faut-il faire de Fort-de-France, la capitale administrative de la Martinique depuis 1692, la nouvelle capitale de la colonie ? Comment la Martinique va t'elle se relever après avoir perdu son cœur économique et social ?

Beaucoup d'avis divergent sur certaines de ces questions. À la question sur la possibilité que la Martinique s'en relève, l'île ne tardera pas à redresser la barre. L'aide internationale fut très importante. De toute part, des envois sont faits pour aider la population à bénéficier des besoins de premier ordre. Les deux autres colonies françaises de la zone, la Guadeloupe et la Guyane, proposent d'accueillir les populations qui avaient tout perdu lors de la catastrophe.

La métropole envoie diverses ressources matérielles et physiques pour aider la population à surmonter cette terrible épreuve. De nombreux pillages ont lieu. Face à cela, la métropole appelle à un pillage national des lieux. L'État délègue alors une commission chargée de récupérer les bijoux se trouvant sur les cadavres, avec la promesse de les restituer aux familles des défunts, mais la promesse n'est pas tenue. Les gens viennent à Saint-Pierre pour récupérer des fontaines, chercher du marbre, s'attribuer des statues et s'emparer des canons.

Concernant la reconstruction de Saint-Pierre, le correspondant du New York Herald dans un entretien avec l'amiral Sevran qui commande le Tage déclare :

La ville de Saint-Pierre ne devrait jamais être reconstruite, car le danger créé par la Montagne Pelée peut se perpétuer pendant des siècles. On ne devrait pas non plus laisser Fort-de-France prendre un plus grand développement. J'emploierai mon influence à faire bâtir sur la côte sud-est de l'île, soit à la Trinité, soit à la Caravelle, une autre ville qui devrait être la capitale de la colonie.

Il paraît à cette époque évident qu'il faut déplacer la capitale de la colonie dans un lieu sûr à l'abri des foudres éventuelles du volcan mais face à l'urgence de réorganiser rapidement la vie en Martinique et relancer l'économie durement frappée, Fort-de-France, qui possédait déjà un port, s'annonce comme un choix logique.

Saint-Pierre est déchue de son titre de capitale de la colonie et n'a jamais retrouvé ce statut prédominant. Elle est aujourd'hui le siège d'une sous-préfecture de la Martinique et possède une division de la Chambre de Commerce de la Martinique. Pendant des années, la ville reste en ruines. Saint-Pierre est délaissée dans son rôle de capitale économique de la colonie au profit de sa grande rivale, Fort-de-France.

Elle tombe même sous le coup de la loi du 15 février 1910 qui la raye de la carte des communes de France. Sa gestion est confiée à la ville voisine du Carbet. Cette loi de 1910 autorise la commune receveuse à vendre le patrimoine de la commune supprimée, et à en garder le bénéfice qui se dégage de la liquidation de cette dernière. De là Saint-Pierre perd une grande partie de la richesse de son patrimoine archéologique.

Ancienne chambre de commerce
Ancienne chambre de commerce, reconstruite à l'identique

Il faudra attendre 1923 pour que Saint-Pierre renaisse de ses cendres. Elle est progressivement reconstruite parfois en conservant les lieux tels qu'ils étaient (la Chambre de commerce reconstruite à l'identique est actuellement un des plus beaux ouvrages architecturaux de l'île (cf. photo), l'ancienne Cathédrale du Mouillage) ou de façon plus moderne (habitations privées de la population).

La population revient peu à peu s'installer dans la ville sans jamais atteindre le chiffre de 28 000 âmes qui vivaient dans la ville à la veille de l'éruption de 1902. La ville passe de 3 000 habitants en 1923 à 4 122 aujourd'hui.

Distillerie Depaz
Distillerie Depaz à Saint-Pierre

L'activité économique reprend petit à petit, Victor Depaz, membre de la famille Depaz qui vivait dans l'Habitation Perinelle revient de Bordeaux où il faisait ses études. Orphelin, il a perdu toute sa famille dans l'éruption de 1902. Il est déterminé à rebâtir l'ancienne habitation qui avait été son lieu de vie durant sa jeunesse. Il rachète les anciennes terres de l'Habitation Pécou où il va reconstruire à l'identique son ancienne maison (Château Depaz) et fonder la distillerie Depaz, productrice de rhum.

Encore aujourd'hui, elle est active et produit un rhum de qualité. Il financera divers travaux de reconstruction de la ville de Saint-Pierre dont ceux de l'ancienne cathédrale du Mouillage.

Ruines de l'ancien théâtre de Saint-Pierre
Ruines de l'ancien théâtre de Saint-Pierre

Les ruines des lieux les plus mémorables (cachot de Cyparis (prisonnier survivant de l'éruption), ancien théâtre, église du fort, le pont sur la Roxelane (qui a résisté à l'éruption), les ruines du Figuier (anciens entrepôts et magasins) ou encore la rue « Monte au Ciel ») sont conservées comme patrimoine de la ville et préservées années après années pour la mémoire collective de cette catastrophe hors du commun. L'ensemble de la ville est labellisé ville d'Art et d'Histoire en 1990 par le Ministère de la Culture et de la Communication.

Ainsi aujourd'hui, l'activité de Saint-Pierre est basée essentiellement sur le tourisme et notamment sur la plongée, le port présentant de nombreuses épaves de navires.

Le proverbe martiniquais qui dit « Tout couyon mô Saint-piè » paraît bien naïf quand on voyait la grandeur de Saint-Pierre à l'époque. Nul ne pensait que cette ville créée selon le modèle des villes européennes, qui n'avait rien à envier à aucune ville dans le monde de par son originalité, ses bâtisses, sa richesse et son organisation, pouvait s'ébranler en quelques minutes.

Saint-Pierre était la réussite de la colonisation à la française. La France avait su exporter son modèle et supplanter le grand empire britannique. D'ailleurs, Saint-Pierre suscitait des jalousies même des villes européennes. Fort-de-France était à l'époque la capitale administrative, mais pourquoi fuir et s'y réfugier quand on vivait dans des conditions de vie optimales ?

De plus, les élites plus préoccupées par les élections législatives qui devaient avoir lieu, n'ont-elles pas dédramatisé la situation ?

Les chercheurs de l'époque s'étaient-ils intéressés aux grondements qui frémissaient, aux nombreux tremblements de terre ou encore à la vapeur blanche qui s'échappaient des sommets de la Pelée ?

Aujourd'hui on aurait du mal à réaliser, mais l'histoire de Saint-Pierre est précurseur de l'histoire du Titanic qui allait faire naufrage quelques années plus tard. Après tout, Saint-Pierre n'était-elle pas elle aussi inébranlable ?