La Martinique rentre en guerre
La mobilisation sur place

Quand la France demande l'ordre de mobilisation à ses troupes métropolitaines le 1er août, l'information arrive dès le lendemain dans les Antilles françaises. En Martinique, l'appel est reçu favorablement et beaucoup d'hommes se sentent prêts à aller défendre la mère-patrie et l'aider à prendre sa revanche après la perte de l'Alsace-Lorraine. De nombreuses manifestations patriotiques ont lieu dans certaines communes et à Fort-de-France.
Les hommes politiques de l'époque, dans un moment où l'assimilation totale à la France était prônée, encouragent à répondre favorablement à cet appel venant de la métropole.
Le service militaire qui n'était pas en place jusque-là est instauré en 1913 pour tous les hommes et pendant 3 ans. Ainsi, les hommes martiniquais qui partaient étaient en retard de formation sur les Français qui, eux, étaient formés via le service militaire mis en place depuis plusieurs décennies. Ils ne savaient même pas tenir une arme à leur départ pour la métropole. Ils étaient bien souvent mal vus de l'état-major français à qui ils ont été imposés. C'est vers la fin de la guerre qu'ils seront mieux considérés en raison de la durée de la guerre.
Le recrutement était effectué par le Conseil de révision qui, suite au recensement pratiqué dans chaque commune, convoquait tous les jeunes en âge de combattre, à savoir de 20 à 35 ans. À noter qu'il n'était pas possible de renoncer à se rendre à la convocation. Celui qui s'y prenait risquait d'être incarcéré en prison. Même s'ils étaient exemptés, la présentation devant le Conseil de révision était obligatoire.
Un examen médical était effectué pour savoir s'ils étaient aptes à combattre et quand ils étaient aptes, ils étaient déclarés BSA (Bon Service Armée). Ceux qui n'étaient pas retenus n'obtenaient qu'un sursis et effectuaient un métier qui nécessitait leur maintien dans la colonie. Après avoir été retenu, le soldat était formé pendant 2 mois à la campagne ou à la Place de la Savane où il apprenait à faire des tranchées.
Cette courte formation desservait considérablement le Martiniquais vite jugé comme peu performant, peu résistant et souvent malade. À noter que beaucoup de jeunes ont été inaptes par le Conseil de révision alors qu'ils ne l'étaient pas. Cette institution qui comptait en son sein des proches des grands industriels truquait les résultats pour conserver de la main-d'œuvre dans l'île.
La première mobilisation de 1914 ne concernait pas les Martiniquais, cependant, uniquement les troupes de métropole. Les premiers conscrits en Martinique après la déclaration de mobilisation le furent à partir d'avril 2015 bien que des Martiniquais soient déjà en métropole. Ce départ tardif s'explique par le fait que personne à l'époque ne pensait que la guerre durerait plus de trois mois et qu'il n'apparaissait pas opportun de faire venir des forces des colonies pour une période si courte.
De plus, ceux qui étaient déjà partis souffraient terriblement du froid et la formation sommaire qu'ils avaient reçue n'incitait pas à un départ. La convocation était obligatoire pour tous les hommes âgés entre 19 et 45 ans et un refus pouvait entraîner une peine de prison. Si peu ont choisi de refuser la mobilisation, pour y échapper, ils ont fui vers d'autres îles de la Caraïbe ou sinon reconnu plus de 5 enfants, condition qui pouvait empêcher d'être envoyé en métropole.
En effet, la mobilisation ne concernait ni les personnes malades, ni les pères qui avaient plus de 5 enfants, ni certaines personnes retenues par les industriels. Cependant, ceux qui partaient étaient heureux car ils fuyaient la misère et avaient l'occasion de voyager et découvrir Paris.

Les hommes politiques de l'époque, fervents défenseurs de l'assimilation totale à la France, affichent leur fierté de voir l'île autant mobilisée et se vantent fièrement d'être la colonie qui avait fourni le plus de soldats à la France. Ainsi Jules Monnerot un dirigeant socialiste dans son Bulletin d'Histoire déclarait :
Ainsi la Martinique et toutes les vieilles terres terres françaises dont on refusait trop dédaigneusement le concours dans l'œuvre de la Défense Nationale vont avoir le suprême honneur de contribuer, comme toutes les parties de la France républicaine, à repousser l'envahisseur.
La Martinique avait finalement obtenu le droit de payer « l'impôt du sang », ce que les élus réclamaient depuis plus de 20 ans.
En effet, un vrai dispositif de recrutement avait été mis en place. Dans chaque commune, on procédait à un recensement de la population masculine âgée entre 20 et 35 ans. Ils étaient ensuite convoqués pour un examen médical appelé la révision. Suite à cela, ils étaient soit déclarés aptes (BSA c'est-à-dire Bon Service Armée), les recalés étaient renvoyés chez eux et troisième option certains obtenaient un sursis s'ils exerçaient une formation qui nécessitait leur maintien dans l'île.
Ceux qui étaient admis étaient souvent maigres car beaucoup de Martiniquais souffraient de malnutrition à l'époque. Ils étaient formés dans les campagnes où on leur apprenait à créer des tranchées et les conditions de combat et de survie dans celles-ci.
Beaucoup réussirent à être exemptés de mobilisation sous la pression des Békés qui n'auraient pas eu suffisamment de main-d'œuvre dans les champs alors que le rhum et le sucre étaient en forte demande durant la guerre. Ainsi, il est estimé que seuls 18% des hommes « mobilisables » ont été recrutés.
Au total près de 9 000 Martiniquais furent mobilisés et plusieurs milliers supplémentaires auraient pu être mobilisés si les tests du Conseil de révision n'avaient pas été trafiqués pour garder des hommes dans l'île.