Un fait divers marqueur d’une société post-esclavagiste

Comme expliqué dans notre article sur l’histoire de la Martinique, l’île avait connu près de deux siècles d’esclavage et son abolition en 1848 n’avait pas permis aux anciens esclaves de pouvoir s’affranchir complètement du pouvoir des Békés, les anciens propriétaires d’esclaves.

Indemnisés suite à l’augmentation des coûts qu’allait occasionner la fin d’une main d’œuvre gratuite et servile, les Békés détenaient encore tous les pouvoirs économiques et étaient bien positionnés dans le milieu politique de l’île. Aussi, ils occupaient les meilleurs postes administratifs et seuls les « mulâtres » avaient réussis à tirer leur épingle du jeu.

Les anciens esclaves condamnés à retourner travailler pour les descendants des anciens esclavagistes se mobilisent à de nombreuses reprises contre les faibles salaires obtenus malgré de longues journées dans les champs de canne de l’île. Les grèves et autres mobilisations étaient fermement réprimées. Rarement les ouvriers agricoles obtenaient satisfaction.

C’est dans ce contexte qu’un fait divers allait marquer une île où le climat était déjà tendu.

Eugène Aubéry (1879-1942) que nous avons présenté sur notre site comme étant le propriétaire du Château Aubéry, un Blanc d’origine modeste avait rapidement franchi les rangs de la caste Béké en épousant la fille d’un des plus riches et honorés d’entre eux, Berthe Hayot. Rapidement, il allait prendre la direction de l’usine du Lareinty qui produisait du rhum et du sucre. Suite à une enquête fiscale, il est accusé de fraude dans la présentation de l’actif de la société Lareinty dissoute en 1924.

André Aliker

Acquitté par les tribunaux, le journaliste André Aliker (photo ci-contre) l’accuse de corruption dans le journal communiste La Justice lors d’une parution en 1933.

Le 12 janvier 1934, le cadavre d’André Aliker est découvert sur une plage. Son assassinat consterna une grande partie de l’opinion et provoqua une vive émotion dans toute l’île. Les suspects furent jugés à la Cour de Bordeaux et tous furent acquittés.

Pour la famille de la victime, c’est au clan Aubéry qu’il impute ce crime et un des frères d’André Aliker tenta d’abattre Eugène Aubéry sans succès en janvier 1936. Déféré au tribunal mais soutenu par l’opinion il est également acquitté.

Ce crime allait laisser un sentiment d’injustice dans l’opinion où pour beaucoup la caste béké restait protégée par la justice et que l’égalité des droits prévue lors de l’abolition n’était pas réelle.